Le 93, département maudit ?
L'Etat a-t-il délibérément sacrifié la Seine-Saint-Denis ? La ségrégation sociale a-t-elle été pensée ? C'est la thèse de Yamina Benguigui dans son documentaire, «9/3, Mémoire d'un territoire», diffusé sur Canal+ le 29 septembre. Retour sans clichés ni tabous sur une histoire controversée.
ParisObs. - Votre film, «9/3, Mémoire d'un territoire», s'ouvre sur les émeutes de 2005 et enchaîne immédiatement sur des images d'archives des premiers immigrés européens de la fin du XIXe siècle. Pourquoi avoir établi ce lien ?
Yamina Benguigui. - J'ai volontairement choisi des images de ce cortège déjeunes sans visage, qui avancent, vus de dos. On n'a que le ressenti, pas le discours. Ca a quelque chose de mythologique : une longue marche, une errance, mais vers où ? Une longue quête, mais de quoi ? C'est comme un flash-back à partir d'une scène de crime. On part du cadavre et, sans explications, on remonte le fil. Ces premiers immigrés que l'on repousse aux portes de Paris, on comprend très vite qu'ils appartiennent à l'histoire de ces jeunes en déshérence. Eux considèrent qu'ils n'ont pas de passé autre que celui de leurs parents au pays; j'ai voulu les rattacher directement à la terre.
Quand commence la relégation ?
Je préfère parler de ségrégation sociale. Dès 1810, Paris met aux portes un artisanat qui pue et pollue. Donc ses pauvres. Pour que Paris devienne une capitale industrielle, ce Nord-Est est stratégique : il y a des voies ferrées, des canaux, pour ouvrir sur l'Europe. Quand on choisit d'y implanter des industries lourdes, on choisit aussi une population. Pas des ingénieurs. Pas des classes moyennes non plus : la preuve, on n'y met aucun collège. Mais il n'y a pas de revendications, car il faut avant tout avoir du travail. Les plus pauvres au départ étaient des Blancs, et il était important que ceux d'aujourd'hui l'entendent. Ils arrivaient de toutes les régions de France et de l'ensemble de l'Europe. Ce sont eux qui viennent mourir pour la Seine-Saint-Denis, pour l'essor industriel de la France. Ces usines, si on en réchappe, on est très fort. Ca s'appelle bien des sacrifiés !
Quel rôle joue la construction des grands ensembles dans la constitution du ghetto ?
Le ghetto n'est pas d'aujourd'hui, dès 1870 c'en était un. On en est à la 15e version. Dans les années 1960, on passe de la relégation sociale au ghetto racial. On dirige dans les HLM les plus pauvres, ceux des dernières colonies, d'Afrique noire et du Maghreb. Puis avec le regroupement familial, c'est le dernier voyage. Les femmes arrivent sur un territoire déjà mort, que les Blancs ont fui.
Quelles sont les conséquences de la désindustrialisation ?
La Seine-Saint-Denis n'est pas comme les cités-dortoirs, c'est un territoire fabriqué pour le travail. Quand on y vient, on y reste parce que l'outil de travail est là. Alors quand on le retire, c'est encore plus catastrophique que dans les autres régions. On emmène les usines, pas les hommes. Vous êtes sur deux jambes, on vous en enlève une. Sept cents hectares de friches, c'est trop violent. Des vrais trous, comme s'il y avait eu des bombardements. On vide ce territoire de sa sève, en ne lui laissant que des cicatrices.
Et l'avenir ?
C'est le deuxième ou troisième département le plus riche de France, avec une des populations les plus pauvres. Pour moi, tout commence aujourd'hui. On va s'asseoir à la table des négociations. Egalité, discrimination, on va oublier ces mots : on va aider, indemniser un territoire. Il est honorable pour un président de reconnaître que cette terre a été sacrifiée pour le monde moderne. L'Etat a une responsabilité : il peut légiférer, obliger les entreprises qui prennent 2 000 m2 de bureaux à embaucher 30% de salariés sur place. Il faut considérer la Seine-Saint-Denis comme une terre de modernité. J'ai une ambition politique pour ce film.
Lisa Vaturi, Céline Cabourg
Paris Obs