yamina Benguigui: "J'ai fait un film sur les sacrifiés du 9-3"

Publié le par noureddine elkarati

yamina Benguigui: "J'ai fait un film sur les sacrifiés du 9-3"
Propos recueillis par, Marion Festraëts, mis à jour le 29/09/2008 à 13h30 - publié le 29/09/2008









yamina Benguigui a tourné un documentaire-tragédie en trois actes, pour Canal +.
C'est une terre dont l'histoire se confond avec celle de la France industrieuse. Une terre oubliée, délaissée, où l'on a dressé des usines en pleine ville, jeté des cités au milieu de nulle part, tracé des autoroutes qui n'arrivent jamais. Une terre où l'on crève au travail, ou parce qu'on n'en a pas.

De ce territoire blessé, la documentariste Yamina Benguigui (Mémoires d'immigrés)a extirpé au forceps un documentaire, 9-3. Mémoire d'un territoire. Une tragédie en trois actes, diffusée sur Canal +, qui s'ouvre avec la révolution industrielle et se referme sur l'éventualité d'un avenir meilleur, dénonçant, au passage, un siècle et demi de politiques publiques désastreuses. Rencontre avec une cinéaste engagée.

Pourquoi vous être intéressée au "9-3"?

Tout vient d'un cri, lancé alors que je présentais mon film Le Plafond de verre dans un cinéma parisien. C'était en novembre 2005, au moment des affrontements de Clichy-sous-Bois. Des émeutiers sont entrés dans la salle. J'ai entendu un cri: "Tahya le 9-3!" ("Que vive le 9-3!"). J'ai eu envie de raconter l'histoire de ce territoire, devenu l'épicentre du pays, le réceptacle de tous ses maux et tensions sociales. Je voulais aussi lui rendre sa grandeur et sa place dans l'histoire de France.

Pas de "racaille", de rappeur, de fille voilée, de pitbull dans votre film: comment échapper aux icônes emblématiques du 9-3?

Tous ces clichés, on les connaît par coeur. Moi, j'ai fait un film sur le sacrifice d'une terre, le prix à payer et la mémoire qui reste.

Tout commence dans les années 1860, quand le baron Haussmann déplace les usines polluantes au nord de Paris. Ce chaudron devient le plus grand pôle industriel d'Europe...

On y venait pour gagner un peu d'argent, en espérant repartir assez vite pour ne pas y crever. C'était une sorte de ruée vers l'or. Pour moi, ces ouvriers sont des héros, au sens mythologique: celui qui tente de changer son destin en allant au-devant des épreuves. Comme Ulysse, ou le petit Anatolien du film America, America, d'Elia Kazan.


Canal +

Abderrahim, étudiant, vit à Clichy-sous-Bois et prépare Sciences po.

Les conditions de vie sont effroyables. Quels en sont les stigmates?

Il n'y avait pas d'égouts. Les usines déversaient des cuves entières d'acide à même la chaussée. Aujourd'hui encore, le sol est empoisonné. La terre vomit ses déchets, le cadmium, l'arsenic, les hydrocarbures... Pour dépolluer le Stade de France, on a déboursé 30 millions d'euros. Mais qui dépollue le sol des grands ensembles, des écoles, des hôpitaux? En Seine-Saint-Denis, la mortalité infantile bat des records. La pauvreté n'est pas seule en cause: ça vient des entrailles de la terre.

Le XXe siècle voit se succéder de nouvelles vagues de peuplement : ouvriers de province puis de toute l'Europe, chômeurs antillais, immigrés maghrébins et africains...

Le 9-3 n'est pas une histoire de Noirs, de Maghrébins ou de Blancs. C'est une histoire de pauvres. J'ai même envie de dire que les Blancs sont morts plus vite.

Qu'en savent les jeunes d'aujourd'hui?

Rien, justement. Pourtant, il est fondamental de leur raconter qu'ils ne sont pas les seuls ni les premiers à souffrir. Que cette histoire leur appartient. Et qu'elle n'est pas raciale. J'aimerais qu'ils se sentent les descendants de ces ouvriers bretons ou espagnols. On a trop joué sur les différences culturelles, religieuses. Le problème n'est pas là: c'est avant tout une affaire sociale.

Le logement représente un autre pilier du drame séquano-dionysien...

Que voulez-vous que pensent les habitants d'une barre de 18 étages dont l'ascenseur est en panne depuis six mois? Comment ne pas se sentir méprisé? J'ai filmé une femme à bout de patience, qui s'est retrouvée coincée dans un ghetto, la cité des Bosquets, à Montfermeil. Elle explique comment on fabrique le racisme -son racisme- en concentrant les gens dans des habitats indignes, des copropriétés dont personne n'a les moyens de payer les charges d'entretien. Le petit appartement qu'elle a mis trente ans à s'offrir, qu'elle a payé d'une vie de travail, il a fallu le vendre à perte pour s'enfuir de ce piège. Et il faudrait ne pas être amer?

Affirmative production
Histoire de joindre les actes aux images, Yamina Benguigui a fondé une société de production avec l'entrepreneur Marc Ladreit de Lacharrière (Fimalac). Née au printemps 2006, Elemiah entend "favoriser la représentation des minorités à la télévision et au cinéma". Concrètement, il s'agit d'employer des personnes issues de l'immigration pour faire émerger les Spike Lee ou les Will Smith français, et de produire des fictions mettant en scène des héros de toutes les couleurs. Au programme: 9-3, mais aussi Aïcha, un téléfilm sur le quotidien d'une "Amélie Poulain des banlieues", prochainement sur France 2.Quelles solutions entrevoyez-vous?

Il faut réconcilier les jeunes avec leur territoire. Leur donner le droit de se l'approprier physiquement. Faire des cimetières, pas des mosquées. On continue à dire aux gens de renvoyer leurs morts "chez eux". Comment pourraient-ils se sentir d'ici? Surtout, il faut leur donner du boulot. La violence, les phénomènes religieux se résorberont d'eux-mêmes quand il y aura du travail, de la dignité, de la reconnaissance.

Espérez-vous que votre film change la donne?

Je suis une cinéaste engagée. Mon film, c'est un outil. J'irai le montrer partout, comme je l'ai fait avec Mémoires d'immigrés ou Le Plafond de verre. Je dois le projeter dans quelques semaines devant les patrons du Medef. Je vais aussi demander une audition au président Sarkozy. Le 93 est sinistré pour des raisons d'Etat? On en a fait notre poubelle? Maintenant, à l'Etat de réparer! Justement, la Seine-Saint-Denis est un eldorado: le foncier n'y est pas cher. Toutes les entreprises accourent. Mais, pour l'instant, aucune ne recrute sur place. A part leurs femmes de ménage.

 

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Publié dans culture - arts -sport

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