Les bobos Parisiens qui quittent la capitale pour la petite et moyenne couronne sont confrontés à un dilemme. Doivent-ils inscrire leurs enfants dans un établissement public en dépit des échos mitigés qu'ils en ont eu ou franchir le pas du privé, au détriment de la laïcité? Le second choix est souvent préféré. En témoigne le nombre de demandes reçues par les écoles catholiques.
"Ça n'a pas été une décision facile à prendre que de les mettre dans le privé": Marie-Hélène, mère de deux garçons, a emménagé à Montreuil cette année dans une maison avec jardin. Jamais jusque-là cette réalisatrice dans l'audiovisuel n'aurait envisagé de mettre ses enfants dans un établissement catholique. "Personnellement, je suis athée et dans ma famille nous sommes attachés à l'enseignement public où j'ai effectué toute ma scolarité." Dans le 20e, elle avait d'ailleurs inscrit son aîné au collège laïque de l'arrondissement "dans une classe bi-langue qui enseignait l'anglais et l'allemand dès la 6e".
En arrivant à Montreuil, Marie-Hélène s'enquiert de la qualité des collèges du cru. "J'ai eu des échos négatifs: des profs absents pas remplacés, des classes surchargées et un niveau moyen. Je craignais que l'épanouissement intellectuel de mes enfants n'en pâtisse. Qu'ils s'ennuient et perdent leur temps." Elle s'est finalement résolue à les inscrire à Fidelis, un collège catholique dont la réputation monte à Montreuil: "J'ai mis mes convictions de côté dans leur intérêt: là, les enseignants et la direction développent le goût de l'effort. L'établissement est à dix minutes à pied de la maison et mes garçons s'y sentent bien."
Les établissements catholiques croulent sous les demandes
Marie-Hélène n'est pas la seule à faire ce choix. Nombre de Parisiens qui passent le périphérique pour fuir des loyers trop élevés ou recomposer leurs familles se trouvent confrontés à ce dilemme. Favorables à l'enseignement public, qui constitue à leurs yeux le meilleur garant de la mixité sociale, attachés à l'idée de laïcité, ils sont pourtant amenés à mettre de l'eau dans leur vin. La décision intervient généralement au collège, qui demeure le maillon faible du public dans la petite et moyenne couronne. Et déjà au niveau du primaire dans les communes les plus mal loties. Entre les familles anciennement implantées et la nouvelle vague des bobos parisiens, les établissements catholiques croulent sous les demandes. Pascal Balmand, directeur diocésain de l'enseignement catholique de la Seine-Saint-Denis, estime ainsi que du primaire à la terminale, ses établissements refusent chaque année 2 000 candidats pour 1 500 admis. Et pourtant, "en ce qui concerne le niveau, la pédagogie ou les effectifs par classe, le privé ne l'emporte pas forcément sur le public", affirme Evelyne Brachet. Présidente de la Peep, la fédération des parents d'élèves de l'enseignement public, de Noisy-le-Grand, cette mère de famille sait de quoi elle parle un de ses trois enfants étant dans un établissement privé. Reste cependant qu'à Noisy-le-Grand, comme ailleurs, le privé l'emporte sur quelques points non négligeables: "Les parents y sont généralement plus attentifs aux résultats de leurs enfants. Ces établissements encadrent mieux les élèves. Et l'absentéisme des enseignants est moindre que dans le public."
A Malakoff, les disparités de niveau sont plus fortes
Consultant marketing, Didier, qui a quitté le 14e arrondissement pour emménager à Malakoff avec sa nouvelle compagne et des enfants en garde partagée, pointe lui aussi cette faiblesse. "Le plus choquant, ici, c'est qu'on laisse des enseignants partir en formation sans les remplacer. J'imagine mal que ça puisse arriver à Louis-le-Grand." Pour le reste, il s'accommode du service public. Certes à Malakoff, "les disparités de niveau sont plus fortes, les enfants des bobos côtoyant ceux des milieux défavorisés". Certes, "un 15 de moyenne obtenu à Paul-Bert à Malakoff et dans un collège public du 14e comme Saint-Exupéry n'ont pas la même valeur". Mais Didier apprécie que Paul-Bert confronte les enfants à la diversité sociale et ethnique. "Le privé occulte cette réalité et les éduque dans du coton, ça n'est pas leur rendre service." Certains parents qui souhaitent concilier la fidélité à leurs idées avec un niveau exigeant trouvent d'autres arrangements: de sensibilité de gauche, Sophie qui a migré du 15e vers un quartier populaire de Montreuil, a effectivement inscrit sa fille à l'école laïque. Mais dans un établissement parisien jouissant d'une bonne cote, au motif qu'elle souhaitait lui faire apprendre le russe en première langue... Ce qui évite à sa fille de fréquenter un établissement montreuillois affligé d'une moindre réputation.
Il serait pourtant faux de croire qu'en banlieue seuls les bobos ou les Français de souche misent sur le privé ou le contournement de la carte scolaire. Tous les parents fortement impliqués dans l'éducation de leurs enfants sont tentés de le faire, quelles que soient leurs origines. Certains établissements catholiques recrutent d'ailleurs de fortes proportions d'élèves musulmans (jusqu'à 50 % dans le 93). Les plus réputés se font une spécialité d'accueillir les enfants de la petite ou moyenne "beurgeoisie" qui ont précédé les bobos en petite couronne. C'est le cas de Mohammed, un ingénieur informatique de Montreuil dont les trois enfants sont à Fidelis. "Dans le public, ils revenaient en disant des gros mots. Je me suis fait du souci. J'ai trouvé cette école qui ne plaisante pas avec la discipline et dispense en outre des cours sur toutes les religions. Moi qui suis croyant, ça me plaît."