interview de stephane gatignon:Seine-Saint-Denis : comment en est-on arrivé là ?

Publié le par noureddine elkarati

J’ai pu interviewer cette semaine  Stéphane Gatignon, maire communiste de Sevran depuis 2001 et conseiller général de Seine-Saint-Denis depuis 2004.  Nous avons pu évoquer ensemble les raisons pour lesquelles le 9-3 se retrouve dans un tel état de délabrement aujourd’hui…Sans langue de bois, cet historien de formation évoque également la complexité de sa mission d’élu local et  propose une autre manière de faire de la politique…

gatignon

1) Vous êtes Maire de Sevran depuis 2001, une des villes les plus pauvres de France. Pouvez-nous raconter en quelques phrases, votre quotidien d’élu ?

C’est vrai qu’en termes de classement des villes de plus de 50 000 habitants, Sevran reste la ville la plus pauvre de France. C’est la résultante d’un phénomène de désindustrialisation. Sevran reposait sur une mono-industrie avec les laboratoires Kodak d’un coté et la Westinghouse de l’autre (freinage automobile et ferroviaire). Entre 1993 et 1995, ces deux entreprises ont totalement disparu de la ville. Cela a créé un vide qu’on n’a jamais réussi à résorber.

Pour revenir sur le quotidien de maire, il est difficile. Déjà en tant que gestionnaire, c’est très compliqué puisque nous avons 35% de budget en moins qu’une ville de même strate en Île-de-France. Nous avons un budget de fonctionnement de 55 millions d’euros alors qu’il est en moyenne de 34 millions de plus dans les autres villes de la région. Sur une année c’est déjà difficilement gérable, en 10 ans, je vous laisse imaginer le résultat…

La fonction de maire dans une ville comme Sevran comprend beaucoup de social. Il faut s’occuper d’une partie de la population qui est en grande difficulté. On le ressent encore plus avec la crise, notamment en ce qui concerne les questions de logement. Cette pression sociale est importante à tous les niveaux. Nous sommes la deuxième ville la plus jeune d’Île-de-France après Clichy-sous-Bois, il y a donc également une demande très forte en termes d’infrastructures (logement, école, équipements sportifs…)

2) Je suppose qu’en termes d’emploi, vous devez également être touché de plein fouet par la récession. Quelle politique avez-vous mené à votre niveau pour lutter contre ce fléau ?

Nous avons paradoxalement moins de pression sur l’emploi entre guillemets puisque nous avons très peu d’entreprises. Le problème se situe plus vers Roissy et sur Paris. Mais à Sevran, nous avons créé  dès 2002 un pôle Emploi Formation qui regroupe plusieurs institutions (mission locale intercommunale, le service RMI devenu RSA) afin de simplifier le processus de recherche et d’accès à l’emploi. Du coup même l’ANPE, a choisi de s’installer à Sevran pour travailler en corrélation avec ce pôle qui fonctionne à plein régime. Je crois qu’il faut vraiment tendre vers une logique de pôle.

Je cite souvent l’exemple de l’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine): on nous parlait d’une réforme avec la création d’un guichet unique, et aujourd’hui cette agence est devenue un monstre technocratique avec des commissions qui se superposent, beaucoup de bureaucratie et de réunions techniques pour au final aboutir à peu de décisions politiques. Le système français est vraiment en panne aujourd’hui.

3) Je poursuivrai avec une question un peu provocatrice. Charles Pasqua a comparé récemment les Hauts de Seine et la Seine Saint Denis, en affirmant que « les deux départements avaient au départ les même potentiels et 30 ans après, la différence de résultat était la conséquence d’une gestion socialo-communiste ». Que répondez-vous à cela et quelles sont selon vous, les raisons qui expliquent une telle disparité ?

C’est vrai que c’est une déclaration un peu provocatrice. La question est de savoir pourquoi on en est arrivé là en Seine Saint Denis et plus largement dans l’Est parisien puisque Villiers-le-Bel, Sarcelles, le Val-d’Oise sont également touchés. La réponse est historique. Pendant les Trente Glorieuses, les entreprises étaient ici et les lieux de vie des ouvriers étaient situés à proximité des usines. Il faut se rappeler qu’il y avait déjà des bidonvilles, notamment à Argenteuil ou à Bezons.

Et lorsque vous analysez les livres blancs de l’époque, vous retrouvez déjà l’organisation urbaine actuelle. Il y avait une banane qui partait de Sarcelles, Aulnay, Sevran, Clichy où l’on a regroupé les habitats collectifs pour entourer la plus grande ville d’Île-de-France qui après Paris, devait être Tremblay-en-France. C’est la création de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle qui a bouleversé ce programme…

4) Mais comment expliquez-vous la disparition progressive de l’industrie en Seine Saint Denis ?

Il y a eu dans les années 70, un phénomène de désindustrialisation alors que nous avions dès la fin du XIXème siècle, des pôles de vie énormes à coté des usines, il faut se rappeler qu’il y avait déjà 80 000 habitants à Saint Denis à cette période.

La seconde phase, c’est l’après-guerre, on assiste à une restructuration des usines autour de la Plaine de France principalement.

La troisième phase, c’est la désindustrialisation. Ces usines étaient pour la plupart des usines de basse qualification, spécialisées dans l’industrie chimique ou la métallurgie. Tous ces secteurs ont été en crise dans les années 70. Il y a eu beaucoup de délocalisations, de fermetures d’usines devenues au fil du temps totalement archaïques…

Il y a eu également le phénomène de villes nouvelles que l’on a tendance à oublier. Si l’on prend le cas d’Argenteuil, il y a eu beaucoup de départs forcés d’entreprises, avec l’obligation d’installer ses bureaux à La Défense.

5) Mais qu’est-ce qui a poussé ces entreprises à s’installer dans les villes nouvelles ?

C’est l’Etat qui a pris certaines décisions pour structurer les villes nouvelles et créer des pôles qu’on n’appelait pas encore pôle de compétitivité à l’époque mais l’idée était là. C’est donc une histoire urbaine sur laquelle se sont superposés des facteurs économiques. Cela explique la raison pour laquelle  les usines étaient situées majoritairement à l’Est plutôt qu’à l’Ouest de Paris. A l’Ouest par contre, on avait quelques industries automobiles et aéronautiques, qui ont d’ailleurs perduré. La désindustrialisation a donc d’avantage touché l’Est que l’Ouest.

Pour revenir sur la déclaration de Charles Pasqua, ce qu’il aurait pu dire c’est que le produit de la Taxe Professionnelle entre les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis, est presque comparable. En Seine-Saint-Denis, les établissements industriels ont été remplacés peu à peu par des entreprises spécialisées dans les Services et la Logistique.

6) Mais comment justifiez-vous  dès lors la disparité de richesse entre ces deux départements ?

Déjà cette disparité est erronée. Je ne devrais peut être pas le dire comme cela mais la Seine-Saint-Denis a de l’argent. Je me répète mais regardez les produits de taxes professionnelles, regardez le budget du conseil général, il y a de l’argent. En Seine-Saint-Denis, il y a des villes riches. Par contre ce qui est vrai, c’est que nous avons la population la plus en difficulté.

7) Dans ce cas là, comment interprétez-vous cette situation paradoxale ?

On a tendance à oublier qu’à la fin des années 1960, c’est le début de l’idée du regroupement familial. Quand des hommes seuls vivaient dans des bidonvilles, ça posait entre guillemets pas trop de problèmes à la société. Lorsqu’on a travaillé sur l’idée du regroupement familial, on n’a pas prévu la crise des années 1970. Pour intégrer pleinement les populations d’origine étrangère que l’on avait fait venir, cette idée s’est donc propagée.

On a construit des cités pour régler l’insalubrité des bidonvilles et pour que les gens puissent habiter à proximité des usines. Si l’industrie avait perduré et si les entreprises s’étaient renouvelées, la situation aurait été vraisemblablement différente. Mais la crise pétrolière de 1974 a été en cela un véritable choc. En effet, les premières victimes des délocalisations, ce sont ces populations d’origine souvent maghrébine que l’on avait fait venir et qui avec la crise, se sont retrouvées dans des situations précaires.

A cela est venu se greffer, un problème d’adaptation, cette population n’a pas pu s’élever. On ne les a jamais formées, on n’a pas cherché à ce qu’elles parlent français.

De toute manière ici en Seine-Saint-Denis, c’est assez simple. On s’interroge souvent sur le lien entre Clichy-sous-Bois et Sevran. Mais quand on a été chercher des immigrés dans les années 1960, on ne les a pas pris dans les régions urbanisées d’Algérie ou du Maroc, où ils étaient cultivés, car le nationalisme arabe inquiétait. On a été recruter des ouvriers dans les montagnes. Si bien que les gens qui habitent Aulnay, Sevran, Clichy-sous-Bois, sont souvent  issus des mêmes régions, des mêmes familles, des mêmes clans. Si bien que dès qu’il y a un évènement à Clichy, il se répercute immédiatement à Sevran, à cause de ce lien historique, transgénérationnel…

8 ) Est-ce que ça permet d’expliquer en totalité le « malaise des banlieues»  ?

Ce que l’on peut dire c’est que tout fonctionnait lorsqu’il y avait de l’emploi mais la crise industrielle des années 70 a été en cela, fatale. Aujourd’hui vous prenez la Plaine de France, il y a encore de riches industries. Il y a qu’à étudier la politique dionysienne avec la création du Stade de France. Mais n’oublions pas non plus que tous ces emplois créés et on pourrait également citer Roissy, ne sont plus les mêmes que les emplois moyennement qualifiés des usines. Il y a eu une inadéquation entre le type d’emploi et le type de population.

Il faudrait aussi évoquer l’incapacité de renouvellement de la formation en France face à la crise et l’évolution économique, on assiste quelque part à une nouvelle forme d’industrialisation. Le problème c’est qu’on a continué à former des gens sur des emplois en voie de disparition…

9) Mais comment percevez-vous le fait que beaucoup de jeunes de la seconde génération issue de l’immigration, celle qui a fait son parcours scolaire en France, n’arrive pas à pleinement s’intégrer aujourd’hui ?

Ce que j’évoquais précédemment, c’était les années 1980, pour moi c’est l’échec sur lequel repose beaucoup des conséquences que nous subissons actuellement. C’était une période charnière. On a parlé des carences en termes de formation, de vision urbaine mais il y a un manque certain d’anticipation également. Les gens de gauche, communistes compris se sont battus pour conserver des entreprises qui étaient mortes et qui dataient d’il y a 70 ans.

On a continué à se battre autour de l’idée que c’était mieux avant. Et au final toute la classe politique, de gauche et de droite est restée sur cette idée. Tout le monde avait en tête de retrouver les Trente Glorieuses, les usines, le mythe de l’ouvrier. Peu à peu le discours politique qui structurait les quartiers et  la classe ouvrière s’est dilué et n’était plus en adéquation avec l’ampleur des problèmes que rencontrait la population…

source : reversus et marianne

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Publié dans espace politique

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