Le 93 prend la parole

Publié le par noureddine elkarati

UN FILM CHOC SUR LA SEINE-SAINT-DENIS

Le 93 prend la parole

Le documentaire que diffuse ce soir Canal +, réalisé par Yamina Benguigui, montre comment ce département a toujours été sacrifi é. Nos lecteurs ont vu le fi lm en avant-première. Et ils racontent leur vie au quotidien.
29.09.2008, 07h00
 






eLLE AVOUE ne pas en être sortie indemne. Pour son nouveau documentaire diffusé ce soir sur Canal + et bientôt en salles sur l’histoire de la Seine-Saint-Denis depuis 1850, la réalisatrice Yamina Benguigui a passé trois ans à recueillir des témoignages pour comprendre comment on en est arrivé là, pourquoi ce département est aujourd’hui l’épicentre de toutes les tensions sociales de France.
Tout a commencé par un cri en arabe « Tahya le 9-3 ! » (Que vive le 9-3), entendu dans un cinéma au moment des émeutes de 2005 alors que cette fille d’immigrés algériens présentait un de ses films. Un cri qui intime à la documentariste l’ordre d’aller là-bas pour exhumer « la mémoire oubliée d’un territoire sacrifié » et rendre à cette banlieue sa place dans l’histoire française.
Sans tomber dans les sempiternels clichés des halls d’immeubles, de la racaille et des pitbulls, cette cinéaste engagée (depuis mars, elle est adjointe au maire PS de Paris chargée des discriminations) devenue le chantre de toute une génération issue de l’immigration depuis sa très primée série documentaire « Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin », s’insurge. Selon elle « la ghettoïsation a été orchestrée depuis le début et ce département a été condamné ». Une note d’espoir toutefois : « Le 93 est désormais un territoire très convoité, s’enflamme-t-elle en faisant claquer ses bracelets, il doit également être la terre promise pour ceux qui y vivent et y étudient. J’espère que mon film marquera le départ d’un changement.
Tout est possible ! »

ABDELLATIF EN-NOUGAOUI. Dans votre film, vous cherchez à nous dire qu'il y a des constantes. J'ai été marqué par le témoignage de cette dame espagnole au début qui parlait des mariages mixtes, qui disait qu'il y en avait très peu et qu'ils n'étaient pas acceptés... Ça n'a pas bougé.

 

YAMINA BENGUIGUI. Oui, c'est vrai il y a des constantes. Tout au long de son histoire, ce territoire a été abandonné, délimité pour être sacrifié pour construire une société moderne. Pour constituer le premier pôle industriel à la fin du XIX e siècle, il fallait une terre et une population. On a choisi ce territoire en dehors de Paris, à cause des usines. L'avantage, c'est que les vents d'ouest ne rabattaient pas les odeurs sur Paris. On a fait venir des Bretons, des gens du Limousin, de toute l'Europe. Ces usines étaient expérimentales. Les gens qui y travaillaient y mouraient très vite. A entendre les historiens, les chiffres sont énormes. Les premiers morts ont été des Blancs. Cette histoire n'a pas été racontée.

JEAN-LOUIS TOUPIN. Effectivement, avant votre film, je n'en avais jamais entendu parler.

Cette histoire s'est poursuivie dans les années 1950. Vingt-huit des trente-six grands ensembles d'Ile-de-France ont été construits sur ce territoire. Il aurait fallu mieux les répartir. Pour des raisons financières, on a utilisé des matériaux pas chers. Un préfet qui les a visités avant même qu'ils soient habités disait qu'on voyait déjà les joints et que ça bougeait. Après avec la désindustrialisation, dans les années 1970, les immigrés arrivés d'Afrique et du Maghreb se sont installés dans des immeubles qui étaient déjà si abîmés qu'ils étaient en état d'être démolis. On ne peut pas tout mettre sur le dos des familles étrangères en se demandant pourquoi elles ne s'intègrent pas. Il fallait que je remonte dans l'histoire pour comprendre.

« Au fond, je ne parle que des émeutes

BDELLATIF EN-NOUGAOUI. Dans un chapitre, vous parlez de la mémoire des sols. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à un Tchernobyl du 93 : on vit sur un territoire pollué.


Les sols étaient pollués avec les produits chimiques des usines et les hydrocarbures et on a construit les grands ensembles dessus. Il aurait fallu les isoler avec six ou sept mètres de béton car les émanations étaient toujours là.

NAÏMA NADRI. Pourquoi avoir choisi de ne pas parler des émeutes dans le documentaire, à part quelques images au début et à la fin ?

Ce film est imprégné des émeutes. Mais je ne voulais pas montrer des jeunes de dos, la nuit, brûler des voitures... Je ne voulais pas en faire un spectacle, faire peur. Mais au fond, ce film ne parle que des émeutes : il explique pourquoi on en est arrivé là. J'ai construit le film comme une tragédie, une histoire qui se répète avec une population attachée à sa terre. Mais tant qu'on est attaché à sa terre, il y a de l'espoir.

RACHIDA GACEM. J'ai l'impression qu'on a voulu imposer un destin aux gens de Seine-Saint-Denis. Vous le montrez bien avec cette jeune fille d'origine malienne qui veut devenir avocate et à qui on dit que c'est inaccessible. On a cantonné les gens dans un isolement, pour en sortir il faut une sacrée dose de courage.


Et ils sont isolés depuis 1870 ! Une des choses qui m'a le plus choquée, c'est ce jeune homme qui est contrôlé neuf fois dans l'après-midi par la police quand il va en cours. Mais quel parent pourrait accepter ça et quel enfant pourrait continuer à aller étudier dans ces conditions ? Et ce jeune homme continue à aller en cours. Moi, je lui donne une décoration, c'est un héros !


« Le 93 est devenu une terre promise »

ANTHONY ROUGIER. Je sais qu'il y a des problèmes dans ce département. Mais il y a aussi des choses positives. Le problème c'est que votre film donne une vision misérabiliste.


Non, retirez ce mot, s'il vous plaît. Dans mon film, tout le monde est très digne. La base de mon travail, c'est la dignité humaine.

ANTHONY ROUGIER. Je retire le terme misérabiliste. Le seul fait d'appeler ce département 93 et pas Seine-Saint-Denis, c'est discriminant.


Je suis désolée mais la Seine-Saint-Denis porte un numéro qui est le 93.

ANTHONY ROUGIER. On connaît les représentations liées à ce chiffre.

On ne dit pas 75, on dit Paris. Quand ce territoire a été stigmatisé pendant les émeutes, on n'a jamais dit la Seine-Saint-Denis, on a toujours parlé du 93. Ce que vous me dites là, sur l'image du département, je l'ai entendu de politiques qui répétaient : « Il se passe des choses bien en Seine-Saint-Denis. » La vérité est dure. Je vous donne un seul exemple. Dans le film, un chef d'entreprise explique que, sur un recrutement de 1 500 personnes pour la plate-forme de Roissy, seulement 15 personnes embauchées au final viennent de Seine-Saint-Denis. Ça c'est déjà un problème. Et encore, je n'ai pas dit la suite dans le film pour ne pas en faire une bombe. La vérité, c'est que sur ces 15 postes, 14 étaient des femmes de ménage. Dans chaque famille, il y a un diplômé. Mais si vous habitez dans le 93 et que vous postulez dans le 93, on vous dit non. C'est pas être misérabiliste, cela s'appelle une réalité.

ANTHONY ROUGIER. C'est une réalité que je vis au jour le jour. Mais elle est étouffante.

Pour moi, le cinéma est une arme absolue. Regardez Michael Moore aux Etats-Unis ! Si je demande un rendez-vous à Sarkozy avec ce film, je ne le vois pas dire non. Je veux toucher les politiques et les entreprises . Je veux alerter. Le 93 est devenu une terre promise . Ce sera la terre du Grand Paris. De très grands groupes sont en passe d'arriver. On va faire converger une puissance économique et un territoire très pauvre. Pauvre pourquoi ? Parce que c'est une population de voyous et de fainéants ? Non. Parce que tout ça a été organisé. Les pauvres ont été relégués là depuis 1870. Maintenant il faut partager les richesses de ce département. Je veux aussi montrer que le problème n'est pas racial, comme on veut le faire croire aux jeunes d'aujourd'hui. Je veux leur montrer qu'il est social.

MURIELLE PEPINTER. Vous n'avez pas filmé dans les villes riches du département, comme Le Raincy. Pourquoi ?

Ce n'était pas la problématique. Je n'ai pas non plus interviewé de maire communiste. Ce n'était pas le sujet. Par contre, j'ai filmé Xavier Lemoine, le maire de Montfermeil. C'est quelqu'un qui est à bout. Comment peut-il s'en sortir ? Rien n'est résolu à la cité des Bosquets. On a construit 4 500 logements et on les a abandonnés.

NAÏMA NADRI. Moi, ce qui m'intéresse, c'est de savoir qui est responsable. Pourquoi les voitures brûlent encore aujourd'hui ? Dans votre film, on voit des mères s'interroger. Sont-elles responsables parce qu'elles n'ont pas su éduquer leurs enfants ?


Non, bien sûr. Ces femmes finissent par dire : « Tout le monde se renvoie la balle. »

RACHIDA GACEM. Les responsables, ce sont toutes ces décennies où personne n'a rien fait. Il n'y a eu que des politiques au rabais. STÉPHANE REHABI. Pensez-vous que le gouvernement va prendre conscience du problème avec votre documentaire ? Il n'y a pas que la Seine-Saint-Denis. Avant j'ai vécu à Marseille, c'est pareil, les mêmes tours, les mêmes immeubles.


Aujourd'hui, il faut se réveiller, dans cinq ans ce sera trop tard . Il faut que l'Etat légifère. La population doit profiter des emplois qui arrivent et, pour l'instant, ce n'est pas le cas. Les entreprises disent qu'elles ne trouvent pas la main-d'oeuvre qu'il faut en Seine-Saint-Denis.

NAÏMA NADRI. Pourtant il y a des universités, des formations excellentes en Seine-Saint-Denis...

Elle est fabuleuse cette université, mais à l'extérieur on va seulement retenir que c'est une université du 93. On est dans les préjugés.

NAÏMA NADRI. C'est vrai. J'ai une anecdote qui date de deux jours. Mon professeur de communication m'a dit de ne pas mettre sur mon CV « Paris-Nord-Villetaneuse » mais « Paris-XIII » parce qu'avec ce nom les gens ne savent pas que c'est une fac du 93. RACHIDA GACEM. C'est scandaleux.


« On va sur la Lune mais réparer un ascenseur en Seine-Saint-Denis, on n'y arrive pas »

STÉPHANE REHABI. Comment expliquez-vous que les gens ne trouvent pas de travail alors qu'il y a plein d'entreprises sur place ?

Les habitants n'en profitent pas, c'est pareil avec les plans banlieue. On repeint une cage d'escalier, mais on n'arrive pas à faire remarcher un ascenseur. C'est un truc dingue. On peut aller sur la Lune mais réparer un ascenseur en Seine-Saint-Denis, on n'y arrive pas .

ANTHONY ROUGIER. J'espère que votre documentaire ne sera plus d'actualité dans cinq ans...

J'espère que ce documentaire marquera le début d'un changement.

RACHIDA GACEM. A la fin du film, dans votre galerie de photos de gens célèbres issus du 93, j'aurais aimé que vous mettiez les portraits des six jeunes de Seine-Saint-Denis qui ont eu des médailles aux derniers Jeux olympiques. Ils ont porté très haut les couleurs de notre département. Cela donne une note d'espoir...


J'ai mis des portraits de sportifs, comme Mormeck. Mais je voulais aussi montrer que la Seine-Saint-Denis a porté un des hommes les plus importants de France, André Malraux. Il est né à Paris mais a grandi à Bondy et, d'ailleurs, il parle dans un de ses livres de la difficulté de vivre à Bondy. C'était déjà très pauvre à cette époque-là.

CAROLINE TOMASI. Vous avez parlé de terre promise. Vous pensez vraiment que les habitants vont s'en sortir ?

Pour avoir vraiment travaillé sur la question, je vous le dis : tout est encore possible. Les universités sont là. Il faut communiquer. Les mentalités changent. Avec ce film, je veux bousculer les préjugés. C'est un enjeu pour la société tout entière.

Le Parisien

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Publié dans culture - arts -sport

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