une enseignante quitte la Seine-Saint-Denis,pour Paris !

Publié le par noureddine elkarati

Une prof jette l'éponge

Enseignante dans  un collège de Seine-Saint-Denis, Mara Goyet avait raconté son expérience dans un récit à succès. Aujourd’hui, elle explique, dans « Tombeau pour le collège » (Flammarion), pourquoi elle revient à Paris.

Christophe Labbé et Olivia Recasens

© JOEL ROBINE/AFP

Elle a grandi dans les beaux quartiers, fut élève en khâgne au lycée Fénelon pour devenir professeure d’histoire-géographie, et s’est retrouvée dans un collège « sensible » de Seine-Saint-Denis. Une expérience narrée dans un best-seller paru en 2003. Aujourd’hui, Mara Goyet quitte sa ZEP et revient à Paris. Un échec personnel, que la jeune prof raconte dans « Tombeau pour le collège » (1). Désabusée, elle y explique pourquoi le modèle républicain ne peut pas fonctionner en ZEP. Tout en décochant ses flèches sur les enseignants, les parents, les syndicats, et sur elle-même.

Interview

Le Point : Pourquoi jetez-vous l’éponge ?

Mara Goyet : Il n’y a pas eu d’incident déclencheur. Ma demande de mutation s’est imposée d’elle-même. Paradoxalement, cette dernière année s’est plutôt bien déroulée. C’est d’ailleurs ce qui m’a permis de percevoir nos limites d’enseignant, l’ennui et la lassitude éprouvés par les élèves brillants, le niveau des autres. Bref, l’immense gâchis. L’Education nationale ressemble à un chauffage central en panne où chaque professeur essaie de se chauffer en fermant la porte. Il est vrai que les difficultés que nous vivons ne nous portent pas à la solidarité... J’ai aussi commencé à sentir que ma conception un peu surannée de la fonction est devenue un handicap. Dans les collèges très difficiles, c’est la présence qui semble compter et non la prestance. Il faut des professeurs moins accrochés au mythe de l’enseignement républicain. Qui sachent mouiller leur chemise, animer une classe, déroger parfois. Et ça, je n’en suis pas vraiment capable.

« Je peux recevoir une beigne en classe », écrivez-vous, et « désormais, il faut tenir compte de cette éventualité ». Comment expliquez-vous cet effritement du respect ?

Les professeurs sont à peu près respectés en classe : les élèves prennent les cours, font les contrôles, répondent aux questions, disent bonjour. Le professeur en tant qu’individu est mille fois plus respecté que le policier, par exemple. C’est la respectabilité de la profession qui s’est dissoute comme un sucre dans l’eau. La crise de l’autorité a fait sauter des barrières, des distances. Y compris dans la tête des profs. Du coup, le seuil de tolérance monte d’un cran chaque année. De la familiarité on passe vite à l’insolence, voire à des comportements plus graves. Surtout, l’enseignant n’est plus vraiment soutenu par les parents, ni par sa hiérarchie. Cette solitude fragilise, elle rend vulnérable.

Vous dites que désormais la seule chose qui obsède les professeurs, c’est la question de l’autorité, et qu’elle prime tout le reste, y compris les résultats scolaires des élèves, qui sont devenus secondaires...

En salle des profs, les discussions tournent essentiellement autour de la question : en avoir ou pas, y arriver ou pas. Le récit des exploits de l’autorité est aussi l’instrument raffiné du sadisme corporatiste. Nous parlons beaucoup moins des résultats de nos élèves de ZEP, car nous ne savons plus vraiment qu’en penser. Nous relativisons, prenons des pincettes, mettons en perspective afin d’éviter de voir la réalité en face. Et puis, si nous sommes encore capables de « tenir nos classes », la question du niveau nous dépasse, parce qu’elle semble insoluble. La question de l’autorité, ou même de l’école en général, permet de trembler, de fulminer, de s’angoisser, de dénoncer, de rassurer, de rivaliser de postures idéologiques, de « démagogiser » au risque de perdre de vue la complexité de la situation.

Dans votre livre, les parents en prennent pour leur grade. Ceux qui contestent les décisions des enseignants seraient, selon vous, en partie responsables de l’échec de l’école. N’y allez-vous pas un peu fort ?

Non. Trop de parents défendent quoi qu’il arrive leur enfant devant le prof. Parents et professeurs doivent faire front. S’ils doivent s’opposer, c’est en douce, dans le dos des élèves. Pour que cela marche, il faut que chacun, à un moment, accepte plus ou moins d’avaler son chapeau : les parents, quand ils pensent qu’une heure de colle n’est pas justifiée ; le prof, quand il a des doutes sur la façon dont les parents élèvent leurs enfants. J’en ai assez de devoir tout justifier. Je refuse d’être moins bien traitée qu’une bonne d’enfant.

Vous fustigez les syndicats enseignants dont les slogans et les motifs de grève cacheraient des « non-dits ». Qu’entendez-vous par là ?

Les syndicats ne parlent jamais de nos difficultés réelles. Imaginez le Snes lançant un mouvement de grève parce que les élèves ne font pas leurs devoirs ou ne disent pas merci quand on leur donne un polycopié ! Le discours syndical est l’écran de fumée qui dissimule le désarroi du corps enseignant. En même temps, c’est un moyen facile d’exprimer ce mal-être sans fâcher personne.

Face à des collégiens qui ne comprennent pas la moitié des mots prononcés en classe, comment fait-on ?

C’est le plus terrible. On colmate, on rafistole, on continue à faire cours, on déploie des dispositifs . Mais notre impuissance est accablante. En dix ans, j’ai assisté, pour ne prendre qu’un exemple, à une chute de la capacité à s’exprimer par écrit. Que faire quand six élèves de sixième affichent un niveau d’expression écrite proche de celui d’un élève de CE1 ? On oscille entre l’envie de retrousser les manches pour tenter de leur faire sortir la tête hors de l’eau et le déni...

On entend dire que cohabitent une éducation pour les riches qui continue à former des élites et une éducation pour les pauvres qui ne joue plus son rôle d’ascenseur social ?

Sur le papier, les programmes sont les mêmes pour tous. Mais, en ZEP, il ne suffit pas de faire de bons cours. Il faut s’occuper d’enfants qui accusent pour certains un immense retard culturel ou linguistique. C’est pourquoi nous sommes tiraillés entre l’exigence de faire comme ailleurs, c’est le minimum de respect que l’on doit à ces élèves, et la nécessité de faire complètement autrement pour y arriver. Le grand écart est acrobatique.

Vous accusez les responsables politiques de « bêtise » et de « légèreté ».

Les responsables politiques n’ont pas de solution à nous proposer. Alors ils s’occupent, ils font des réformes. La question du service minimum, par exemple, à laquelle ils ont consacré tellement de temps, est dérisoire. Ce n’est pas ça qui va ressusciter le mourant. Cela les dépasse autant que nous. C’est pourquoi je ne suis pas virulente à leur propos : ils sont paumés, parfois légers, et je n’aimerais pas être responsable de tout cela.

Vous écrivez que vous êtes sortie de cette expérience en ZEP « adulte et pleine de doutes ». N’est-ce pas la définition du citoyen ?

Si le collège forme les profs, c’est déjà ça ! En ZEP, j’ai eu la chance de sortir de mon milieu, d’en finir avec la fascination ou la crainte qu’inspire la banlieue. J’ai évité le lyrisme de gauche et le « martial » de droite. L’enseignement en ZEP m’a donné un angle d’attaque pour penser, comprendre la société. C’est une chance. J’ai donc appris à avoir un point de vue et j’ai appris à me méfier des discours idéologiques tout faits. C’est une éducation politique. C’est, en fait, une éducation tout court.

1. « Tombeau pour le collège » (Flammarion, 140 pages, 12 E).

Ce qu'ils en pensent

« Mara Goyet exprime le nouveau politiquement correct. »

Cyril Delhay - Ancien enseignant dans un collège à La Courneuve, responsable à Sciences po du programme « Egalité des chances » (1)

«La lecture du livre de Mara Goyet m'inspire trois sentiments. Du plaisir, d'abord. Il se lit facilement. Contrairement à ce que pourrait laisser craindre le titre, le propos est rendu léger par l'autodérision. La frustration, ensuite. On ne décolle pas de la chronique désabusée, une de plus, sur l'école, comme 99 % des nouveautés chaque rentrée. Sont incriminés tour à tour : Sarkozy, les élèves, les collègues, les syndicats, la télé, Internet, les parents... Pour concéder au final que personne n'est coupable et que le problème est plus profond. C'est le nouveau politiquement correct. Je peux comprendre que de futurs papy-boomers, revenus de tout, entonnent la complainte bougonne. Trentenaire comme l'auteur, j'ose penser que les enfants de la crise, dont nous sommes, ne doivent pas renoncer si tôt au combat de leur génération. Quitte à changer la façon d'enseigner. Pour réaffirmer les objectifs de l'école, l'exigence intellectuelle, mais aussi le désir-d'apprendre et d'enseigner.

Enfin, la déception. L' « autorité » est le fil rouge des 140 pages. Déconnectée de la pédagogie, la question tourne à vide. Quoique l'auteur s'en défende, elle n'est plus qu'inquiétude narcissique : quelle image je donne de moi ?

Le livre était écrit d'avance et l'échec de Mara Goyet aussi. Celui du prof qui, ne croyant plus aux utopies collectives des années 60-70, se contente de la solitude professionnelle. Ici, à peine croise-t-on les élèves, les collègues. Aucun désir de rencontre. Pas d'équipe d'enseignants prêts à soulever des montagnes. Dans l'impasse, Mara aurait pu choisir la rupture : bosser en entreprise, faire le tour de la terre... A 35 ans, après moult atermoiements et tergiversations, elle opte tout bonnement pour un collège parisien, celui même où elle fut élève. « L'école est la seule institution que l'homme ait créée pour qu'un enfant puisse y passer toute sa vie », notait Lévi-Strauss.

« Elle est enfermée dans une vision passéiste du collège. »

Claude Lelièvre - Professeur en histoire de l'éducation à Paris-V (2)

«Mara Goyet exprime ce que pensent un grand nombre de professeurs. A savoir que, dans les banlieues défavorisées, l'école est en crise. Une conviction qui alimente le malaise des enseignants. Sélectionnés par concours dans une spécialité, validés par le système scolaire, ils cherchent à reproduire ce qu'ils ont connu. Elle est enfermée dans une vision passéiste du collège. Celle d'une gare de triage dont la fonction est de sélectionner des élites. Or, dans la logique de la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans, la mission du collège est d'apporter au futur citoyen un socle de connaissances et de compétences indispensables. Comme le disait Jules Ferry, de « bien apprendre ce qu'il n'est pas permis d'ignorer ». La spécialisation doit débuter plus tard, au lycée.

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