lien humain et nouvelle seine saint denis
elle s'appelle Meriem Benammour, la bien-nommée. L'écrivain public de Sevran n'est pas seulement gentille, pimpante et gaie, elle est la fille du quartier qui a réussi, celle qui est restée dans cette ville de 50 000 habitants, en tête du classement des voitures brûlées à chaque réveillon, en Seine-Saint-Denis.
Les médecins généralistes désertent ses cités, et, depuis le 9 avril, quatorze gardiens de 1 200 appartements de la cité des Beaudottes ont abandonné leur poste, effrayés par les intimidations des dealers. Derrière la lourde porte blindée qui se cache dans un recoin de la cité Rougemont, le bureau de Meriem, lui, ne désemplit pas.
On vient chez elle les bras chargés de cabas - le quotidien du banlieusard sans travail ni voiture, qui balade sa journée avec lui - et, dans un sac en plastique, du "mauvais" courrier de la semaine. L'écrivain public écoute patiemment ses visiteurs - surtout des mères de famille. Elle jongle avec elles dans la langue des administrations, puis glisse vers son ordinateur. "Ça te paraît bon ou pas ?", demande-t-elle toujours délicatement avant d'imprimer sa lettre.
Evidemment, on vient dans son "cabinet" pour bien plus que ça. Entre deux "dossiers", elle encourage et rassure les mères des cités. "Comme on dit chez nous, "kol wahed ou zahro !", chacun est sa chance !''", dit Meriem Benammour en souriant. Ici, on ne s'épanche pas - la pudeur de la banlieue -, mais on raconte un peu de la dureté du quotidien. De son bureau, Meriem Benammour a l'une des meilleures vues sur la banlieue.
Lundi 14 janvier : le casse-tête du permis de conduire.
Avec son fin diamant dans le nez, A. a des airs d'adolescente, mais pourtant elle élève déjà seule ses trois enfants. Son gros souci : elle ne conduit pas. Pour un travail en Seine-Saint-Denis, c'est important de pouvoir se déplacer : le département est grand, la Carte orange coûte cher, et, entre deux RER, le bus s'attend si longtemps. "Ici, on apprend la patience." Le conseil général vient de lui accorder une aide financière pour payer son permis de conduire au Raincy : 1 000 euros les vingt séances.
Mais A. a trouvé entre-temps un petit boulot, à la cantine d'une école de Sevran, où elle aide de 11 heures à 13 heures. Pourquoi, en banlieue, même les bonnes nouvelles ne rendent pas toujours la vie simple ? Pourquoi les équations sont-elles toujours plus compliquées à résoudre qu'ailleurs ? Pour être à 11 heures à Sevran en partant du Raincy, il faut partir une bonne heure plus tôt. Comment caser l'heure d'auto-école, "puisqu'il faut accompagner les gamins à l'école, à 8 heures et demie, et aller les chercher à 4 heures et demie" ? A. attend du conseil général une réponse à cet insoluble casse-tête.
Lundi 21 janvier : la promesse du soutien-gorge.
Madame L. est une habituée du cabinet de Rougemont. La jeune Africaine a longtemps vécu dans des squatts - à Montreuil, à Bagnolet -, mais ses deux enfants ont toujours été scolarisés à Sevran. Lorsqu'elle rappelle leur âge, elle ajoute étrangement : "Mais je les habille en 10 et 14 ans." Elle est une habituée des dons de vêtements.
Suite aux lettres de Meriem, elle a obtenu une chambre dans un hôtel meublé de la ville dont le prix est acquitté directement par les services sociaux du conseil général. "C'est grâce à vous, je vous remercie, répète-t-elle à peine assise face à l'écrivain public. Déjà, le trajet de deux heures le soir et le matin, c'est en moins. Là, les enfants ont le temps de faire leur travail le soir et de prendre les corn flakes le matin. Ils sont moins fatigués."
Elle est maquillée, porte de jolis anneaux aux oreilles. Mais elle est "fatiguée" de porter ses sacs, d'aller encore à la Sécu, où on refuse sa prise en charge, parce que les papiers promis ne sont pas là. "C'est long. Je ne fais que ça, aller à la préfecture. En plus on m'a dit de ne pas y aller toute seule : on ne sait jamais, avec tout ce qu'on voit à la télé qui arrive aux sans-papiers..."
- Vous êtes angoissée, mais vous avez une décision du tribunal qui dit que vous allez avoir vos papiers, rassure Meriem.
- Ce qui m'angoisse, c'est ma Sécu qui n'est plus valable depuis le 31 novembre. Madame, on va vous écrire, on va vous écrire, c'est toujours la même chose, je ne sais plus quoi faire. Je vais toujours au service du contentieux. Demain, je vais passer aux Restos du coeur. C'est à côté, je referai un saut.
- On avance à petits pas dans cette affaire..., tente Meriem.
- Le positif, c'est l'accord du tribunal. Je l'ai toujours sur moi. Heureusement, ça m'encourage, parce que là je peux pas trouver de boulot.
- ... On avance par étapes. Maintenant au moins, vous êtes sur Sevran.
- Ça dure depuis 2003, répond Mme L. Moi, je voudrais un jour avoir un petit chez-moi. Comme tout le monde. Des fois je me sens épuisée. A l'hôtel, je peux pas faire la cuisine. L'aide financière, c'est pour que je puisse payer la cantine des enfants. Chaque 15 du mois, y'a plus rien. Aux Restos du coeur, je prends toujours des boîtes, des raviolis et tout ça ; et des choses comme ça, parce que à l'hôtel je peux pas faire à manger. Je peux pas faire la cuisine, alors je vais pas au marché."
Mme L. prend son petit bloc Rhodia pour noter son prochain rendez-vous avec Meriem. Un petit caillou blanc dans son emploi du temps aussi désolé que la cour de béton de la cité qui s'ouvre devant elle. "Sevran, grâce à vous, j'espère y rester longtemps pour de bon. Les squatts, ça a été dur. Souvent je me réveille, je suis encore dedans. C'est un peu traumatisant." Avant d'affronter le froid, elle vérifie, la main sur son soutien-gorge, que son accord de régularisation est bien là, plié en quatre. De profil, quand elle s'éloigne, la promesse fait une petite pique sous son soutien-gorge.