histoire urbaine du 93 :un article de noureddine elkarati
1 :Histoire urbaine d’une département ouvrier
La Seine-Saint-Denis est l’un des plus petits départements de France avec une superficie de 236 km2, mais il se place au 7e rang pour sa population. L’abondance de la main-d’œuvre associée au développement intensif des transports et moyens de communications prédisposaient le futur département à une industrialisation rapide . L’actuel département est resté longtemps un espace rural voué à l’agriculture. Ainsi au début de la III e république, Saint –Denis est la seule commune qui se détache par sa forte population , plus de 35 000 habitants. Toutes les autres communes sont moins peuplées et l’on constate que celle qui dépassent les 10 000 habitants (Aubervilliers ,Montreuil ,Pantin ,Saint Ouen ) sont limitrophes de Paris .Ces villes abritent la moitié de la population du futur département.
La population décuple presque entre 1801 et 1896 passant de 28 227 à 267 000 habitants. L’essentiel de ce gain démographique est acquis non par un accroissement naturel que par l’apport de l’immigration provinciale et étrangère. C’est dans cet espace de la banlieue Nord, offrant une main –d’œuvre abondante, de vastes territoriaux coûtant moins que ceux de la capitale, et connaissant un développement intensif des moyens des transports, que l’industrie parisienne va se desserrer .
Ainsi la première forme d’industrialisation à la fin du XIXe est un débordement de la capitale.
Dans les zones des bouleversements au nord et nord est de Paris, les villes de Saint-Ouen, Saint –Denis, Aubervilliers, Pantin abritent l’essentiel de la population. Les cultivateurs et maraîchers sont encore nombreux, mais l’industrie devient prépondérante .Les grandes entreprises à forte nuisance, pour la plupart des industries lourdes, emploient en moyenne 60 % des habitants de ces communes.
L’industrie allait modeler les paysages urbains, et les structures économiques de la banlieue, jusqu’à modifier les structures politiques et les mentalités. L’industrialisation allait s’accompagner d’une forte poussée démographique. Les natifs de Paris viennent également grossir la population de la banlieue, d’autant plus que les patrons construisent dans le département de la Seine, des immeubles pour loger les ouvriers prés des usines. Plus loin de Paris, des lotissements de maisons individuelles se construisent le long des axes ferroviaires dans les communes dotées d’une gare. Le développement des transports est à l’époque la clé du développement de la Seine –Saint –Denis dont le pouvoir dominant voulait en faire un espace de villégiature pour la bourgeoisie parisienne. La construction de la ligne Paris –Soissons, inauguré en 1862 allait favoriser grandement l’urbanisation.
Après la guerre de 1914-1918, le processus d’industrialisation s’accentue. Nombre d’ouvriers appelés de province pour les besoins de l’industrie de guerre restent dans la région une fois la paix revenue. L’augmentation rapide de la population transforme en ville les anciens villages.
Le besoin en logements pour les classes populaires au début des années 20 allait pousser au développement des lotissements pavillonnaires dans un climat d’aspiration des ouvriers à la propriété. Entre 1920 et 1939, c’est la période du mouvement des « mal –lotis » qui allait permettre au jeune Parti Communiste de s’implanter dans ce que l’on appellera « la banlieue rouge », surtout aux élections municipales de 1935. C’est à la suite de cette urbanisation que la Seine –Saint –Denis allait devenir une banlieue dortoir, malgré l’importance du tissu industriel des communes limitrophes de Paris.
Après la Seconde Guerre mondiale, la croissance économique et la forte mobilité sociale ont construit véritablement le département. La crise du logement de l’après guerre et la politique de construction de logements vont constituer un puissant facteur d’urbanisation. Le baby boom et les migrations allait entraîner un grand besoin de grands logements confortables. Les élites communistes du département ont voulu répondre à ces besoins favorisant la construction des grands ensembles, dotant la Seine –Saint –Denis[1] du plus grand parc social de l’Ile –de –France, attirant ainsi la population étrangère après 1974. La désindustrialisation du département et le renforcement de la crise économique ont favorisé le déclin de la banlieue nord. A partir de 1981 ,la prolétarisation des grands ensembles ,avec l’arrivée de nouvelles populations étrangères et le départ des couches moyennes ouvrières françaises les moins marginalisés entraîna le développement la crise de la politique de la ville et du lien social. C’est dans ce contexte d’un département de résidence des couches modestes de la population française ,ouvriers et employés que l’on assiste au vieillissement de la population algérienne ,qui est arrivée dans le département bien avant la prolétarisation des grands ensembles. Les immigrés algériens se sont installés pendant la phase de la plus intense urbanisation du département. La plus grande caractéristique du département est la phase d’urbanisation pendant les tente glorieuses (1947-1975). C’est à ce moment que la Seine-Saint –Denis ,nouveau département crée en 1964 est devenu l’espace des jeunes ménages modestes dans leurs stratégies de mobilité sociale. On pourrait presque l’affirmer vu la coïncidence des phénomènes ,l’industrialisation a attiré les hommes ,mais l’urbanisation est la période où arrivent massivement les femmes algériennes. La féminisation est un processus délicat de peuplement ,car il fallait outre un travail ,des logements vacants de grande taille ,pour loger des familles nombreuses. Mais il n’ y a pas que les Algériens qui s‘installent en Seine- Saint -Denis ,les provinciaux sont nombreux à venir dans un département qui fait de la politique du logement et de l’urbanisation une priorité. D’où l’attraction de nouvelles populations que le déracinement et l’industrialisation a poussé à établir une forte fécondité. En banlieue nord ,beaucoup de migrants de cette période viennent de l’ouest français où la tradition de forte fécondité était encore vivace .
La Seine- Saint- Denis est ainsi devenue au milieu des années soixante l’espace social des familles modestes qui avaient des projets de forte natalité[2]. Urbanisation exceptionnellement rapide, fécondité forte avec une jeunesse nombreuse, nuptialité en hausse, la Seine- Saint- Denis pouvait absorber plus que les autres départements, les nouveaux arrivants immigrés des années soixante. La forte industrialisation de l’après guerre est l’élément clé qui a stimulé l’arrivée de populations nouvelles, dans un département, qui s’est spécialisé dans le logement des couches les plus modestes de l’espace social de la région parisienne
2 :Un espace social en crise et fortement stigmatisé
La Seine –Saint –Denis compte un million quatre cents mille habitants (1999). C’est un département relativement jeune avec une population de moins de 25 ans qui atteint 36,5% (contre 27% seulement à Paris et 34% en Ile –de –France). Au niveau régional, il est intéressant de voir que, pour les départements de Paris et de la petite couronne, la population est plutôt âgée, surtout dans les Hauts-de –Seine, de l’ouest des boucles nord de la Seine. La Seine-Saint-Denis dénote donc dans la petite couronne. La proportion des moins de 20 ans par commune y est en effet très élevée.
Aujourd’hui la Seine –Saint –Denis est le troisième département francilien pour le volume de sa population, comme par son nombre de logements (avec 580 497 logements en 1999,le parc a augmenté de 28 793 logements par rapport à 1990 ). Les formes d’urbanisation restent reste hétérogène avec au centre à l’est des zones pavillonnaires (voire rurales à Vaujours ou à Coubron ) et au nord comme à l’ouest de nombreux immeubles collectifs .La densité des logements étant d’autant plus importante qu’on se rapproche de Paris. Les locataires de logements HLM représentent 63% de l’ensemble des locataires contre 46% en Ile –de –France. La Seine –Saint –Denis reste le département le plus ouvrier d’Ile –de –France, devant la Seine et Marne (23% des actifs).Les employés (36% contre 34% en 1990) sont aussi plus présents que dans les autres départements de la région. Les catégories sociales les plus modestes sont fortement représentées, alors qu’à l’ouest de la petite ceinture, dans les Hauts –de –Seine, vivent des populations au statut social élevé. Les ouvriers qualifiés et ouvriers non qualifiés ainsi que les chômeurs sont plus présents à l’ouest du département tandis que l’est accueille des employés et des artisans.
La part des étrangers dans la population totale de Seine –Saint-Denis est de 18,7%, soit 258 850 étrangers en 1999. Il s’agit d’une légère diminution par rapport à 1990,où elle était de 18,9%.Cependant ,le taux reste nettement supérieur à celui de la moyenne régionale qui atteint les 11,9%,alors que pour la France entière, il est de 5,6% .La présence étrangère est donc importante. La part des étrangers est plus forte dans l’ouest du département: Aubervilliers (29,7),La Courneuve (26,9)et Saint –Denis (26,2). A l’est ,la part des étrangers reste très faible dans la population totale de villes comme Coubron ,Gournay ,Le Raincy .
C’est dans un environnement social de couches modestes, une population jeune et parc HLM vieillissant que vit l’immigration algérienne. La Seine –Saint –Denis, on dit le « 93 » est un espace en crise, fortement stigmatisé pour sa déshérence social et la délinquance de sa jeunesse. Le chômage en 1999 concerne 115 600 personnes en Seine –Saint-Denis, ce qui se traduit par ainsi un taux exceptionnellement élevé 17,2% alors qu’il n’est que de 11,5% au niveau régional. La Seine –Saint –Denis cumule toutes les difficultés sociales. Les plus forts taux de chômage ,bas salaires ,retard scolaire ,baccalauréats de techniciens et professionnels ,étrangers ,ouvriers ,employés ,entreprises industrielles fermés, les plus faibles taux de diplômés de l’enseignement supérieur ,assujettis à l’impôt sur les grandes fortunes ,scolarisés à vingt ans , de scolarisés dans l’enseignement privé ,cadres supérieurs ,professions intellectuelles ,siéges sociaux d’entreprises .
Crise de la ville et du lien social, le département a subi à cause de la crise économique une mutation dans son identité ouvrière et communiste, et les nouvelles populations (marocaines, africaines, turques) étrangères vivent replié sur les grands- ensembles, sans participer à la vie citoyenne et politique du département. Pourtant on a tendance à présenter le département comme un « laboratoire » de la modernité et de la nouvelle politique de la ville . C’est dans ce creuset que se façonneraient les nouveaux rapports sociaux de la société postindustrielle
[1] D’après Raymond Guglielmo ,sur le total des grands ensembles de 1000 habitants ,il y a 150 en région parisienne dont 100 en proche banlieue ,avec 38 pour le seul département de Seine –Saint-Denis .On retrouve donc ces grands ensembles dans la proche banlieue plus que dans la lointaine ,surtout dans la banlieue nord ,et surtout dans les municipalités communistes :74 sur 150 ,soit presque la moitié dans des municipalités communistes au moment de la construction des grands ensembles . De la banlieue en général et de la banlieue nord en particulier .in Connaissance de la banlieue et de ses habitants ,ed profession banlieue(17 mars 1994)
[2] nous connaissons mal le processus d’urbanisation et d’industrialisation dans sa relation avec la fécondité des ménages ,en particulier avec l’arrivée des populations immigrées .L’anthropologie urbaine peut nous éclaire sur l’effet induit de l’urbanisation sur les nouvelles couches ouvrières immigrées dans les années soixante au moment de la forte expansion économique
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